Les tarifs imposés par l’administration Trump ont envoyé des ondes de choc à travers le monde, mais c’est en Asie du Sud-Est, et notamment au Vietnam et au Cambodge, que leur impact est le plus durement ressenti. Dès l’annonce de ces mesures, le Vietnam a réagi rapidement en envoyant une délégation aux États-Unis pour tenter d’apaiser les tensions. Grâce à ces négociations, Hanoï a réussi à réduire les droits de douane de 46 % à 20 %, tout en acceptant un taux de 0 % sur les importations américaines au Vietnam. Cette asymétrie tarifaire a suscité des réactions mitigées : certains ont été indignés, y voyant une injustice, tandis que d’autres ont haussé les épaules, arguant que le Vietnam importe très peu des États-Unis – seulement 7,3 milliards de dollars en cinq mois (2025), soit une augmentation de 21 %. En revanche, les exportations vietnamiennes vers les États-Unis devraient atteindre 130 milliards de dollars en 2025, creusant un déséquilibre commercial qui, bien que non inattendu, reflète les écarts de développement et la nature des échanges entre les deux pays.
Ce déséquilibre s’explique par la spécialisation du Vietnam dans la production industrielle – textiles, électronique, chaussures et agriculture – tandis que les États-Unis exportent davantage de services, de technologies de pointe et de produits agricoles. La stratégie du Vietnam, axée sur l’attraction des investissements venus de l’étranger et la stimulation des exportations, semble porter ses fruits malgré les tensions commerciales persistantes. Les travailleurs vietnamiens, réputés pour leur intelligence, leur discipline et leur forte éthique de travail, sont souvent préférés aux travailleurs thaïlandais ou cambodgiens par les grandes entreprises internationales. Samsung emploie entre 100 000 et 170 000 personnes au Vietnam, Intel environ 10 000 (directement et indirectement), et Microsoft y comptait 221 000 employés en 2022.
Qui paiera ces tarifs ?
La question centrale demeure : qui supportera le poids de ces nouvelles taxes ? Une part importante sera probablement répercutée sur les consommateurs et importateurs américains, mais le Vietnam, avec ses tarifs réduits à 20 %, s’en sort mieux que d’autres. Le Cambodge, quant à lui, a réussi à abaisser ses droits de douane de 49 % à 19 % – un soulagement relatif, mais encore insuffisant pour apaiser les inquiétudes des industries locales. Certains investisseurs envisagent même de délocaliser leurs opérations du Cambodge vers le Vietnam, attirés par la qualité de la main-d’œuvre, les infrastructures et la stabilité politique au Vietnam. La Chine, taxée jusqu’à 40 %, ne peut pas rivaliser avec le Vietnam sur les prix, mais une question épineuse demeure : qu’en est-il des transbordements de produits chinois via le Vietnam ? De nombreux produits vietnamiens contiennent des composants chinois – seront-ils taxés à 20 % ou 40 % ?

Du côté des importations vietnamiennes, seulement 3,6 % proviennent des États-Unis, tandis que 25 % des exportations vietnamiennes sont destinées au marché américain. La situation est encore plus déséquilibrée pour le Cambodge : le pays importe moins de 3 % de ses marchandises des États-Unis, mais 70 % de ses exportations – principalement des vêtements – vont aux États-Unis. Le secteur textile, qui représente 60 % des exportations cambodgiennes et génère 700 000 emplois (majoritairement occupés par des femmes), a sorti le pays de l’extrême pauvreté, avec des taux de croissance de 6 % par an. Ces exportations manufacturières sont désormais menacées par les nouveaux tarifs.
L’Impact sur les Populations : une Lutte Quotidienne
Les conséquences de ces mesures se font déjà sentir sur le terrain. Huyên, notre partenaire de Thiên Chí à Bình Thuận, a observé les effets des tarifs américains sur la vie quotidienne des Vietnamiens au cours des derniers mois :
- L’inflation a augmenté, avec une hausse des prix des produits, réduisant le pouvoir d’achat et incitant les ménages à dépenser moins. La dépréciation rapide du dong par rapport au dollar aggrave la situation interne. Mais d’un autre côté, elle aide les exportations vietnamiennes.
- Dans les zones industrielles, de nombreuses entreprises, notamment dans le secteur de l’acier, font faillite ou licencient massivement des travailleurs. Les tarifs américains élevés sur l’acier ont rendu les exportations impossibles, poussant des milliers de travailleurs au chômage.
- Les entreprises délocalisent leurs opérations vers des pays moins taxés comme l’Indonésie ou la Thaïlande, où les tarifs ne dépassent pas 19 %.
- Les petites entreprises souffrent de la baisse du pouvoir d’achat, et les emprunteurs de micro-crédits de Thiên Chí – souvent de petits commerçants – voient leurs revenus chuter.
Au Cambodge, la situation est tout aussi préoccupante. Mith, notre partenaire de CAO à Svay Riêng, rapporte que les prêteurs privés continuent de facturer des taux d’intérêt exorbitants : 10 à 20 % par mois. Pire encore, certains usuriers sont passés de remboursements mensuels à des remboursements quotidiens, avec des taux atteignant 25 à 30 %. Par exemple, un emprunteur demandant 100 $ ne reçoit parfois que 70 à 75 $, mais doit rembourser 3,34 $ par jour pendant un mois – une pratique qui appauvrit davantage les populations les plus vulnérables.
Les secteurs les plus touchés et leurs répercussions sociales
Au Vietnam, les secteurs les plus dépendants des exportations – textile, chaussures, électronique et agriculture – sont les plus durement touchés. Le Centre du commerce international (ITC) met en garde contre « des dizaines de milliers d’emplois menacés ». Une enquête de PwC de juin 2025 a révélé que 86 % des entreprises vietnamiennes, en particulier dans le secteur manufacturier, craignent un impact négatif sur leurs opérations.
- Dans les zones industrielles du nord (Hai Phong, Bac Ninh), des études locales signalent une augmentation de la dépression et de l’anxiété chez les travailleurs en raison des craintes de licenciements ou de délocalisations.
- Alcoolisme et violence domestique : Le stress économique pousse certains hommes au chômage ou sous-employés vers l’alcool, exacerbant les tensions familiales et la violence domestique. Les programmes de microcrédit de Mekong Plus, actifs dans un millier de villages, ciblent les plus pauvres, qui survivent avec moins d’un euro par jour. La moitié de ces ménages sont dirigés par des mères célibataires, abandonnées par des maris alcooliques ou absents.
- Insécurité généralisée : Dans les zones industrielles (Hanoï, Hô Chi Minh-Ville, Bac Ninh, Dong Nai), les agriculteurs exportant vers les États-Unis (noix de cajou, fruits de mer, café) voient leurs marges diminuer, les forçant parfois à vendre à perte.
- Dette et dépression : Beaucoup ont contracté des prêts pour investir dans leurs entreprises. Avec la baisse des revenus, le remboursement est devenu impossible, entraînant dépression et pensées suicidaires – un phénomène déjà documenté lors de crises passées.

Un exemple frappant : Dans le delta du Mékong, les pêcheurs et les riziculteurs protestent contre les tarifs, qu’ils considèrent comme une menace pour leur survie, tandis que les usines de haute technologie continuent de prospérer.
Similitudes avec les crises passées Similarities to Past Crises
Cette situation fait écho à la crise financière asiatique de 1997, lorsque la dévaluation du dong et les licenciements massifs ont déclenché une vague de dépression et de suicides, en particulier chez les hommes endettés. Les leçons de cette période – comme le développement de programmes de microcrédit – pourraient être réactivées aujourd’hui. Elle rappelle également les conséquences de la crise du COVID-19, dont les effets se font encore sentir dans les zones rurales. Les agriculteurs, déjà appauvris, ont dû vendre leurs biens, tandis que les usuriers ont doublé leurs taux d’intérêt après l’annonce des tarifs. « Allons-nous revivre cela ? Est-ce que cela se reproduit ? » se demandent beaucoup, craignant un retour aux pires moments de la pandémie.
Terres rares : une opportunité pour le Vietnam, mais à quel prix ?
Face à ces défis, le Vietnam mise sur un atout stratégique : ses réserves de terres rares, estimées à peut-être trois fois celles des États-Unis, mais dix fois moins que celles de la Chine. Ces minéraux, essentiels pour les technologies vertes et les industries de pointe, pourraient positionner le Vietnam comme un acteur clé de la transition énergétique mondiale. Hanoï a adopté une nouvelle loi sur la géologie minière (2024), visant à centraliser la réglementation des ressources et à promouvoir une extraction durable. Des partenariats internationaux (avec les États-Unis, l’Australie et la Corée du Sud) ont été signés pour développer une chaîne d’approvisionnement responsable avec des normes environnementales strictes.
Cependant, cette opportunité s’accompagne de risques majeurs :
- Pollution et déplacement forcé des populations, en particulier parmi les minorités ethniques du Nord (Hmong, Tay).
- Conflits sociaux : En 2022, des manifestations contre des projets miniers au centre du Vietnam ont été violemment réprimées, laissant des traumatismes durables.
- Dans la province de Lai Châu, des villages proches des mines de terres rares signalent des malformations congénitales et des maladies inexpliquées, alimentant la méfiance et la colère.
En Chine, où l’État contrôle étroitement l’information, les populations proches des zones minières subissent des problèmes similaires, mais les expressions de mécontentement sont rapidement réprimées. Au Vietnam, cependant, la société civile est plus active, bien que toujours sous surveillance.
Lueurs d’espoir
Le gouvernement vietnamien ne reste pas inactif. Depuis la levée de l’embargo américain en 1994, le Vietnam a poursuivi un acte d’équilibre dans ses relations internationales, naviguant entre la Chine (avec qui les tensions frontalières persistent), la Russie et les États-Unis. La coopération militaire entre Hanoï et Washington, renforcée depuis 2011, inclut désormais des domaines tels que la sécurité maritime, les opérations de maintien de la paix et le commerce de la défense. Ces liens, officialisés par un protocole d’accord de 2022 et une déclaration de vision commune sur les relations de défense de 2024, reflètent un désir de stabilité dans une région en rapide évolution.
Le Vietnam se développe à un rythme effréné, mais cette croissance s’accompagne de fortes tensions environnementales. Les protestations contre les projets miniers ou industriels sont souvent réprimées, et le développement de l’exploitation des terres rares sera un test périlleux pour le gouvernement. Pourtant, cette crise pourrait aussi représenter une formidable opportunité : en devenant un acteur crédible dans la production de batteries et de technologies vertes, le Vietnam pourrait diversifier son économie et réduire sa dépendance aux exportations traditionnelles.
De jeunes diplômés vietnamiens, éduqués et connectés, voient cette transition écologique et technologique comme une chance de s’engager dans des projets durables – énergies renouvelables, recyclage et startups « vertes ». La solidarité communautaire, l’ingéniosité des entrepreneurs locaux et le soutien des ONG offrent des voies pour atténuer les effets de la crise. Une réponse globale, combinant soutien psychologique, mesures économiques et transparence, sera essentielle pour sauvegarder la santé mentale et le bien-être du peuple vietnamien.
Conclusion : Entre défis et opportunités
Les tarifs de Trump ont exacerbé les déséquilibres commerciaux et affaibli les économies vietnamienne et cambodgienne, fortement dépendantes des exportations vers les États-Unis. Cependant, ces crises pourraient accélérer une transition nécessaire : diversification des marchés, innovation technologique et exploitation responsable des ressources. Pour le Vietnam, la clé réside dans sa capacité à équilibrer croissance économique, désormais attendue à la baisse : 5 % contre 6-7 %, justice sociale et durabilité environnementale – un défi de taille, mais peut-être une opportunité historique de repenser son modèle de développement.
Pour le Cambodge, la priorité est de réformer son économie pour réduire sa dépendance aux textiles et améliorer les conditions de vie de ses travailleurs, en particulier les femmes qui constituent l’épine dorsale de son secteur manufacturier. Malgré les turbulences, les deux pays ont des atouts pour rebondir – à condition de saisir les opportunités tout en protégeant les plus vulnérables des conséquences sociales de ces bouleversements économiques.



