Le mot “durabilité” est partout : dans les discours, les rapports, les financements. Mais derrière ce mot à la mode… sait-on vraiment de quoi on parle ?
Pour l’Union européenne (UE) et les autres bailleurs institutionnels (AFD, USAID, FCDO, GIZ, agences de l’ONU…) « Un projet est durable lorsqu’il peut être maintenu sans financement extérieur. » « Le projet pourra continuer après la fin des financements. Il faut démontrer qu’il existe des ressources à long terme (cofinancements publics, revenus générés, systèmes de contributions locales). »
Pour Mekong Plus, ce discours est fortement biaisé. Ce cadre, trop technique et financier, oublie l’essentiel : les personnes. A tout le moins il faut préciser de quelle durabilité on parle. Récemment je lisais un commentaire scandalisé d’une ONG : une emprunteuse n’avait pas utilisé le microcrédit comme prévu, et donc le « système » a considéré que c’était un échec, une « défaillance ». Que s’était-il passé ? Cette femme avait fui un mari violent et grâce au microcrédit elle avait pu payer sa fuite avec les enfants !
A Rumdoul (Cambodge) on aide Mme Samol pour son potager. Courageuse, elle n’a plus qu’un bras. L’autre c’est le mari violent qui le lui a pris !
Mme Samol reçoit de l’aide pour son potager
Des dépenses sociales : que ce soit des écoles, des hôpitaux… doivent-elles être contraintes à la rentabilité financière ? Les pays riches n’y arrivent pas. C’est l’État qui couvre des déficits abyssaux. Par définition les ONG travaillent dans des pays pauvres, des régions pauvres, où l’Etat ne peut fournir de bons services partout gratuitement.
Sait-on qu’au Vietnam (comme en Chine) il y a deux fois plus d’AVC qu’aux USA, au Canada, ou au Japon ? Après un AVC, c’est toute une famille qui sombre dans la grande pauvreté. Que faut-il faire ? Bien sûr, une éducation sur les bonnes habitudes alimentaires, et essayer de changer les comportements peut aider. Qui peut payer cela, s’il faut viser la durabilité financière ? On dira : les projets doivent s’inscrire dans une politique nationale. Mais les pays pauvres ne peuvent pas couvrir toutes les priorités tout de suite. Les communautés villageoises, même très solidaires, non plus.
Santé publique et durabilité : deux poids, deux mesures ?
Est-il juste de réclamer que les services de santé dans les pays du Sud soient « durables », c’est-à-dire autofinancés ? Même dans les pays riches, ils sont financés par l’impôt. Aucun hôpital public ne vit des seuls paiements de ses patients.
Un expert me confiait un jour : « Le problème des programmes de santé, c’est qu’ils ne sont pas durables. » Cette remarque trahit une méconnaissance profonde du contexte des plus pauvres. Car ce sont précisément les problèmes de santé qui, bien souvent, plongent le ménage dans la pauvreté. Du jour au lendemain, il faut faire face à des dépenses énormes, représentant plusieurs années de budget familial. Ensuite ce n’est plus le microcrédit ou encore des formations agricoles qui peuvent freiner la chute vers la grande pauvreté : c’est malheureusement trop tard.

L’engrenage de la pauvreté lié à la santé
Lorsque les maigres économies ne suffisent plus, les familles se tournent vers leurs proches, leurs voisins, ou en dernier recours, vers des usuriers. Ces derniers, en position de force, imposent des conditions impitoyables : jusqu’à 30 % d’intérêts par mois, ou la mise en gage d’un terrain, dont l’usufruit leur revient jusqu’au remboursement. Et si ce remboursement tarde, la terre peut être confisquée à jamais.
À Đúc Linh, une femme est tombée d’un arbre en cueillant un fruit du jacquier. Fractures multiples. Elle est transportée à l’hôpital de Saïgon, secouée de douleurs dans une camionnette brinquebalante. Là-bas, on exige immédiatement 900 €, faute de quoi l’hôpital décline toute responsabilité. La famille, impuissante, n’arrive pas à réunir la somme. La patiente est renvoyée au village. 140 km plus tard, elle est de retour chez elle, sans soin, affamée volontairement pour « abréger ses souffrances ».
La solidarité locale : rempart fragile
Plus fréquemment, la solidarité s’organise vite : premiers soins, entraide. Mais les soins prodigués sont rudimentaires, et les séquelles souvent durables. Les plus pauvres exécutent les travaux les plus durs et les plus dangereux. Une journée dans les villages de Ninh Sơn a suffi pour le confirmer : sur 8 ménages très pauvres rencontrés, 5 avaient basculé dans la précarité à la suite d’une maladie ou d’un accident.
Une petite ONG face à des défis immenses
Que peut faire une petite ONG, sinon répondre aux urgences ? Mais ensuite, que faire lorsque les frais s’accumulent ? Il faut mobiliser la communauté, aider les villageois à faire valoir leurs droits, à demander des aides officielles. Une assurance santé, qui pourrait tout changer, coûte souvent l’équivalent de plusieurs mois de revenus. Et bien souvent, elle n’est pas payée… parce qu’il fallait d’abord payer l’école.
L’éducation, coûteuse mais cruciale
Au Vietnam, un quart des enfants n’accèdent pas au lycée. Au Cambodge, c’est deux tiers. Certains bailleurs s’interrogent : « Les bourses scolaires ne sont-elles pas un puits sans fond ? » Pourtant, selon la Banque mondiale et l’UNICEF, chaque année de scolarité supplémentaire augmente les revenus futurs d’un enfant de 10 à 20 %.
L’éducation est coûteuse, mais c’est un bon investissement : les parents consacrent 20 à 30 % de leur modeste budget familial pour chaque enfant. Les populations rurales savent bien que l’agriculture, à elle seule, ne suffit pas. Les parcelles sont petites, on a beau suivre les meilleurs conseils techniques, l’agriculture est pleine d’aléas. Toujours on voit que c’est quand les enfants finissent l’école et ont un job, que le ménage tout d’un coup peut décoller. Finies les dépenses pour l’éducation, et bien sûr les enfants, dès qu’ils ont un petit revenu, en cèdent volontiers une partie pour leurs parents.
Investir dans une maison plus sûre, c’est investir dans l’avenir
Est-ce une simple dépense de consommation que de refaire le toit de sa maison ? Quand il pleut à l’intérieur, les enfants peuvent-ils se reposer ou faire leurs devoirs ?
Dans les villages, je n’ose plus demander l’âge des aînées. Elles ont souvent 20 ans de moins que moi, mais paraissent bien plus âgées, cassées par une vie de labeur. La moindre maladie peut les terrasser définitivement.

Le microcrédit : solution durable ?
Certains établissements de microfinance couvrent leurs frais… mais avec des taux d’intérêt de 60 % par an. Les opérations se font en agence, loin des villages. Des paysans doivent parcourir des dizaines de kilomètres à mobylette, patienter des heures, revenir plusieurs fois. Pendant ce temps, leurs cultures attendent… et souffrent. En réalité on a déplacé les coûts , ce ne sont plus les banques qui paient, ce sont les paysans. Et très cher.
La méthode Mekong Plus : proximité et accompagnement
À Mekong Plus, nous avons choisi de cibler les plus pauvres : ceux qui vivent avec moins de 1 €/jour. Là où d’autres refusent de prêter moins de 1 000 €, nous proposons de petits prêts de 100 €, gratuits au départ. Nous n’imposons pas de formalités : les prêts ne sont pas délivrés « sur dossier » mais à la ferme par des travailleurs sociaux formés, qui sont aussi agronomes et conseillers familiaux.
Avant toute chose, nous nous assurons que les enfants sont bien à l’école. Aider un ménage aujourd’hui n’a pas de sens si les enfants n’ont aucun avenir demain.
L’humain, pas les porcs !
Un jour, un jeune collègue arrive à la ferme et s’exclame : « Je viens voir les porcs ! » Je l’ai immédiatement interrompu : non, nous venons pour les personnes, pas pour les porcs, ni même pour les remboursements. On regardera la porcherie après.
Mettre les villageois au cœur de l’action
Quand les villageois sont vraiment au cœur du projet, l’impact devient durable, non pas sur un tableau Excel, mais dans les vies humaines. Voilà notre choix chez Mekong Plus : miser sur la confiance, la proximité, et la dignité. Parce qu’au fond, la meilleure preuve de durabilité, c’est quand ils n’ont plus besoin de nous.



