On le présente souvent comme une solution miracle contre la pauvreté. Depuis les années 80, le microcrédit a séduit gouvernements, ONG et institutions financières : prêter de petites sommes à des personnes exclues du système bancaire pour leur permettre de se lancer dans une activité génératrice de revenus. Un outil simple, souple, responsabilisant.
Mais la réalité est bien plus contrastée.
Derrière les belles promesses, certains bénéficiaires sombrent dans le surendettement, poussés à bout par des taux abusifs ou des investissements précipités. D’autres, au contraire, voient leur vie transformée durablement grâce à un accompagnement adapté.
Alors, le microcrédit est-il un levier efficace pour sortir durablement de la pauvreté… ou un piège maquillé en solution ? Comme toujours, tout dépend de la manière dont il est utilisé — et surtout, de l’attention portée aux plus vulnérables.
Quand on parle des bonnes recettes pour le développement, le microcrédit arrive souvent en tête. Il y a des périodes où il est à la mode, « la seule approche pour le développement durable » affirment certains. Et puis, après quelque temps, parfois les mêmes personnes vont au contraire clamer leur déconvenue, crier au scandale, quand ils ont appris que des paysans avaient au contraire été poussés au désespoir, certains au suicide, pour avoir pris un microcrédit.
On s’en doute, le microcrédit n’est ni une recette miracle, ni une tromperie.
L’origine du microcrédit et ses déviations
Le Dr. Yunus, professeur à l’université de Chittagong au Bangladesh, avait été saisi d’entendre que des marchandes empruntaient auprès des usuriers le matin, pour rembourser le soir, contre des intérêts faramineux. Les taux d’intérêts varient selon bon nombre de paramètres. Et les usuriers perdent parfois beaucoup d’argent ! Un emprunteur peut disparaître du jour au lendemain sans rembourser…

Les formules sont extrêmement diverses, et trop souvent les villageois sont dans la confusion. Il est vraiment difficile de s’y retrouver ! Même les cadres de certaines ONG, de formation universitaire pourtant, s’y laissent prendre. Il n’est pas interdit de penser que certains usuriers le font exprès !
Le crédit déguisé et ses pièges
Les marchands de semences et d’engrais vendent parfois à crédit. Un paysan : « il est sympa, il sait que j’ai des difficultés, il me permet de payer tout à la récolte ». Ah, vraiment ? En fait, le paysan promet de lui vendre sa récolte, à lui et à personne d’autre. Et c’est le marchand qui décide du moment : évidemment quand les prix du marché sont au plus bas. En plus, pour se rembourser de ses « bons services » il est convenu qu’à la balance il sera déduit 10 % du poids de la récolte. Finalement, le paysan perd 30% sur la valeur de sa récolte parce qu’il n’a pas pu payer comptant.
Les réalités de l’urgence
Sur l’île aux poissons à Đông Nai, les pêcheurs étaient bien contents de trouver acheteur de leur prise. De toute façon les acheteurs s’y entendent pour tous ensemble faire baisser les prix. Alors les pêcheurs racontent : « celui qui nous achète le poisson nous fait aussi des prêts sans intérêts quand nous sommes dans le besoin ». Un rapide calcul a montré à ces pêcheurs que les intérêts leur coûtaient plus cher que le riz qu’ils mangeaient tous les jours !

L’usurier : dernier recours ?
Le problème c’est que les villageois n’ont souvent aucune épargne, et bien sûr pas de compte en banque. En cas d’urgence, un enfant a été renversé par une mobylette et doit être emmené très vite à l’hôpital, il n’y a que l’usurier qui peut vous donner du cash tout de suite. Et là on ne marchande pas, son prix est imposé, entendu : 10 à 30 % par mois ! Que feriez-vous, si c’était le seul recours pour que votre enfant soit mis le plus vite possible sur une mobylette afin de l’emmener à l’hôpital ?
Sans un compte en banque, l’argent arrivera trop tard bien sûr. On peut alors emprunter au marché, pour quelques jours, le temps de pouvoir retirer ce qu’il faut au guichet. Et là ça coûte cher, un taux de 1 % par jour est courant.
Épargner pour s’en sortir
Quelle solution ? Susciter l’épargne. On oublie que le microcrédit doit reposer aussi sur l’épargne et la solidarité. Le Dr. Yunus mettait sur pied des groupes solidaires d’épargne-crédit. Chaque semaine les femmes déposent une petite épargne, 10 centimes € par exemple. Et en cas d’urgence on emprunte au groupe à un taux modéré. Même sans ces groupes, la solidarité entre villageois est impressionnante, en quelques heures on récolte des centaines d’euros. Pas pour investir cependant, mais seulement pour sauver un voisin en cas d’accident ou de maladie. Si vous voulez investir c’est plus difficile de convaincre les voisins, mais pas toujours impossible.

Un outil puissant, s’il est bien utilisé
Conclusion : méfiez-vous des usuriers, mais parfois ils sont bien utiles, voire indispensables.
Reste que le microcrédit est un merveilleux outil pour le développement durable. Mieux qu’un don, le prêt responsabilise et préserve la dignité de l’emprunteur. Il faut surtout écouter. Plus qu’une question d’argent, il y a un dialogue et ensemble on doit chercher les bonnes solutions. Ceci est surtout vrai dans les villages où la vie est moins monétisée qu’en ville, là où les échanges sont fluides et souvent bien codés.
Les organismes de microcrédit peuvent avoir des objectifs différents, s’ils visent la grande taille et l’équilibre financier, ils ne peuvent avoir les mêmes paramètres que ceux qui visent des publics très défavorisés, comme des mères seules, ou des personnes souffrant de handicaps, par exemple. Ces organismes ressemblent à des banques et ont un rôle social certain.
Des prêts adaptés aux réalités locales
Mais, quand on vise un public très pauvre, il faut veiller avant tout à ce que chaque investissement soit mûrement réfléchi. Et choisi avec l’emprunteuse –car ce sont quasi toujours des femmes, par consensus. Le montant initial est très modéré, l’investissement est très petit, d’un faible rapport mais surtout à faible risque et au retour rapide : remboursé en 6 mois. C’est le temps d’une culture ou le temps nécessaire pour élever des poules ou des porcs. Chaque investissement est précédé d’une bonne discussion, d’une formation technique mais très concrète, souvent chez des voisins. Il est clair que dans ces conditions le microcrédit n’est pas « rentable » pour l’organisme prêteur ! Ce qui est visé c’est la durabilité de l’impact, que l’emprunteuse s’en sorte au plus vite. En une demi-douzaine d’années on arrive alors à doubler ou tripler les revenus.
Raglays de Bình Thuận : les plus pauvres, mais toujours à jour dans leurs remboursements
Construire la confiance, rempart contre la pauvreté
Dans la mesure où les bénéficiaires du microcrédit voient clairement que l’objectif est de les aider à s’en sortir et non pas de les escroquer, alors le taux de remboursement est très élevé, 99 %. Les villageois sont souvent dans une vulnérabilité extrême, un échec peut signifier la perte d’une vache, de l’unique vieille mobylette, ou d’une terre. Nous avons du mal, nous les « experts », à imaginer combien les risques pris par les paysans sont énormes. C’est comme si, pour nous, nous misions toute notre épargne et notre maison, notre assurance… pour un seul investissement. Dans les campagnes, les petits paysans travaillent sans filet.
Ainsi, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les paysannes sont souvent terrorisées à l’idée d’emprunter, et elles refusent d’emblée toute proposition. Les personnes plus aisées n’ont pas cette gêne ! En cas d’échec et de non remboursement, elles sauront utiliser divers moyens pour échapper au pire. Des personnes influentes pourront éventuellement être achetées pour les protéger.
Un exemple concret de Réussite du Microcrédit : le cas de Mme Manh
Prenons le cas de Mme Thi Manh, dans la province de Hâu Giang, au sud du Vietnam. Sa famille vivait autrefois sous le seuil de pauvreté, avec un revenu moyen pour elle, son mari et ses deux fils de seulement 564 000 VND par personne et par mois, soit à peine 21 euros. En 2020, grâce au centre Anh Duong, elle a pu obtenir un microcrédit de 2,5 millions VND (environ 92 euros) pour élever des canards et des oies. Les profits, bien que modestes, ont été réguliers.
Même en 2023, une année difficile où l’élevage de 1 500 canards n’a généré aucun bénéfice, la famille n’a pas reculé. Mieux encore, elle a pu bénéficier d’un nouveau logement, financé en partie par le gouvernement (50 millions VND) et par Anh Duong (10 millions VND), soit un soutien total de 2 400 euros sur un coût total de 90 millions VND (3 600 euros). Ne pouvant couvrir que 5 millions, la famille a dû emprunter 25 millions VND supplémentaires (1 000 euros) auprès de la Banque.

Son fils aîné a aussi reçu une bourse scolaire de 500 000 VND (environ 18 euros). En 2025, après avoir remboursé son cinquième prêt, Mme Manh a eu le choix de ne plus emprunter : elle est partie dans un plus gros village avec son mari pour travailler dans la construction et dans la restauration. Résultat : leur revenu est monté à 956 000 VND par personne et par mois, soit environ 36 euros. Aujourd’hui, les enfants sont scolarisés, la maison ne menace plus de s’effondrer, et l’avenir semble enfin prometteur. Une réussite discrète mais exemplaire, rendue possible par un microcrédit bien pensé, assorti d’un accompagnement et d’un suivi réels.
Bourses ou microcrédit : une complémentarité nécessaire
Pour les plus pauvres il faut construire la confiance, et cela prend des semaines et des mois. Il vaut parfois mieux commencer par une bourse scolaire, qui permettra aux enfants de continuer l’école sans recourir aux usuriers lors de la rentrée scolaire. Progressivement on peut, ensemble, voir plus loin, investir et emprunter.
Le microcrédit n’est ni une formule magique, ni une arnaque. C’est un outil puissant — mais seulement s’il est enraciné dans l’écoute, la proximité et la solidarité. Chez les plus pauvres, chaque euro investi représente un risque immense : ils n’ont ni filet, ni plan B.

C’est pourquoi l’approche doit être prudente, progressive, et toujours ancrée dans la réalité du terrain. Un bon microcrédit, ce n’est pas un simple prêt : c’est une relation de confiance, un accompagnement, une formation, un dialogue permanent. Ce n’est pas rentable à court terme pour l’organisme qui le met en œuvre — mais c’est ce qui en fait un véritable levier de changement durable.
Et parfois, il faut commencer encore plus modestement : par une bourse scolaire, un appui d’urgence, un geste solidaire. Avant de parler crédit, il faut d’abord construire la confiance. Car sans elle, aucun développement n’est possible.
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