Le microcrédit au Vietnam : une approche évolutive

Découvrez à travers le témoignage de Bernard Kervyn, responsable de l’ONG Mekong Plus engagée depuis trois décennies au Vietnam et au Cambodge, l’histoire riche et nuancée du programme de microcrédit. Plongeons ensemble dans les expériences, les défis et les réussites qui ont façonné cette initiative, offrant un aperçu unique de l’évolution sociale et économique au cœur des communautés vietnamiennes.

 

Introduction

Quand je suis arrivé au vietnam, il y a 30 ans, 2 choses en particulier m’ont frappé : une population manifestement dynamique, active ; et le coût du capital. Dans les villages, il était courant de payer jusqu’à 20% d’intérêts par mois !

Mais ce n’était pas le pire : parfois, les villageois étaient amenés à hypothéquer leur dernière parcelle de riz à cultiver, et tant que le prêt n’était pas remboursé, ils n’avaient pas accès à leur champ … quand ils ne le perdaient pas tout bonnement …

 

Usuriers et banques : des conditions trop exigeantes pour les vietnamiens

On blâme trop vite les usuriers. S’ils prennent des intérêts élevés, ils perdent aussi parfois leur capital lorsque leurs emprunteurs font faillite et disparaissent dans la nature. Car pire encore qu’un taux élevé, c’est l’absence totale de capital : Pour soigner en urgence un membre de la famille. Pour payer l’école. Pour des engrais, sans quoi la récolte sera mauvaise, etc.

Une rapide estimation montre d’ailleurs que pour les investissements économiques, comme l’achat d’intrants pour l’agriculture, le rendement de 10%/mois est fréquent.

Un bon indicateur pour savoir si le microcrédit peut être un bon outil pour aider les villageois, est le coût du capital. Les taux bancaires étaient à l’époque aux alentours de 8%/an.

Mais pour y avoir accès, il faut donner des garanties, et en particulier un titre de propriété.

A ma grande surprise, dans les communes où nous travaillions, il y a 30 ans, beaucoup n’en avaient pas, y compris des figures publiques, telles que le président de la commune de Túc Trung par exemple (Đình Quan, Đồng Nai) ! .

 

La solution des micro-crédits par Mekong Plus : Premiers essais

Nous avons donc vite lancé un programme de microcrédit, avec des groupes solidaires, selon la formule éprouvée de la Grameen Bank au Bangladesh. 

Des groupes de femmes uniquement furent constitués.

Pourquoi des femmes ?

Car les femmes misent plus sur le bien-être de la famille, la santé et l’éducation des enfants, tandis que leurs hommes sont trop souvent portés sur la boisson : Au Vietnam, on estime que la moitié des hommes boit trop d’alcool, qui ne coûte pas cher.

L’alcool de riz, à 40 degrés, se vend pour quelques  dizaines de centimes seulement. Alors, beaucoup d’hommes boivent une partie de l’argent gagné pendant la journée, et une fois qu’ils ont bu, attention aux dégâts : violences, ils cassent tout chez eux … Voir par exemple : 

 

Ainsi, les groupes se réunissaient chaque semaine, chaque femme apportant la petite épargne décidée en commun : souvent à l’époque, l’équivalent de  0,20 US$.

Les femmes aimaient se réunir, papoter et géraient bien leur capital. Elles décidaient ensemble à qui prêter et à quel taux. Pour les membres le taux était modéré mais elles pouvaient aussi prêter à des voisines, non membres du groupe, avec alors un taux plus élevé.

 

Un programme victime de son succès ?

Nous avons eu alors jusqu’à 1000 groupes actifs, à raison d’un ou plusieurs par village. Les prêts étaient remboursés par petits montants hebdomadaires : 40$ de prêt, remboursés 2$ à la fois. 

Malheureusement, le point négatif de ces nombreux groupes, c’est que les coûts de fonctionnement dépassaient largement les faibles taux d’intérêts de 2%/mois.

1000 groupes, cela veut dire 1000 visites par semaine, et nos équipes, pour la plupart des femmes, n’aimaient guère aller sur des chemins isolés, encore moins à la tombée du jour …

Très vite les problèmes ont surgi.

D’autant que de plus, les autorités de certaines communes voyaient d’un mauvais œil cette sorte de « concurrence ». Car les groupes discutaient parfois de sujets litigieux : « comment se fait-il que la pompe à main devant l’école n’est toujours pas réparée ? » Et aussi, les groupes accumulaient une épargne significative, plusieurs centaines de $. 

Dans un district, le vice-président du Comité Populaire a décrété que cette épargne devait être gérée et remise aux autorités !

Ce fut un tollé : les femmes se sont rebellées, et 800 signatures ont été collectées et envoyées à la province. En vain, car les autorités n’ont pas cédé, et le programme a été fermé dans ce district (Đinh Quan, Đồng Nai).

Il faut dire que les autorités avaient, à juste titre, peur des malversations dans les villages.

En cas de problème, qui pourrait démêler les responsabilités de chacune ?

Au Vietnam, on veut toujours préserver l’ordre, à tout prix ! 

 

Un apprentissage tumultueux

Abus de confiance

Et des malversations, nous en avons malheureusement eues.

Dans l’équipe de Tánh Linh (Bình Thuận), la jeune Hanh, 26 ans, responsable de dizaines de groupes de crédit, n’a pas pu résister à la tentation des usuriers. Empochant l’argent à distribuer dans les groupes, elle faisait le détour par chez l’usurier, qui lui promettait un super bénéfice.

Pour les remboursements, idem : elle les déposaient chez usurier, pas au projet !

A la réunion mensuelle de l’équipe, chacun devait produire son rapport, avec l’état des prêts et des remboursements.

Mais Hanh, avant la réunion, changeait l’horloge de l’ordinateur avant d’imprimer son rapport, si bien que les remboursements de ses groupes n’apparaissaient pas comme en retard ! Mais un jour sa supercherie a été découverte : décomposée, elle ne pouvait s’en sortir, après avoir détourné 14.000$ tout de même !

Chaque jour dans les villages, elle engrangeait les remboursements, et détournait les nouveaux prêts comme les remboursements ! Réunion d’équipe, enquête… et livraison à la police. Le tribunal l’a punie de 16 années de prison ferme ! 

Après une période de sept années, la famille est finalement venue vers nous pour rembourser l’intégralité de la somme. Ensemble, nous nous sommes rendus au tribunal afin de solliciter sa libération.

 

De la difficulté d’organiser des réunions

J’ai été très ami et proche du Docteur Duong Quynh Hoa, ancienne ministre de la santé, et à la tête du Centre de Pédiatrie de l’hôpital Nhi Đông 2 de Saigon. Personnage haut en couleur, qui savait terroriser jusqu’au premier ministre à Hà-Nội, depuis qu’ils avaient fait la guerre ensemble. 

Avec le Docteur Hoa, nous avions organisé un séminaire pour une quarantaine de personnes, venant de diverses ONG, avec le but de partager les expériences. Las ! Les autorités étaient furieuses, le Docteur Hoa n’ayant pas demandé la permission pour cette réunion ! 

Pas par hasard : « Moi, demander la permission ? Jamais ! ». Malheureusement, nous n’aurons plus d’autres séminaires organisés chez le Docteur Hoa, car au Vietnam, toute réunion est soumise à autorisation préalable, avec la liste des participants, et doit se tenir dans des locaux gouvernementaux.

 

Les propriétaires enfin reconnus : la fin des groupes de micro-crédits ? 

Puis, en 2001, c’est le bouleversement : les autorités avaient délivré des titres de propriété à ceux qui possédaient une parcelle de terre, en conséquence de quoi il leur devenait enfin possible d’aller à la banque pour financer leurs projets ! 

L’impact sur notre programme de microcrédit fut immédiat.

Tant mieux pour les villageois, mais en comparaison, nos groupes d’épargne-crédit n’étaient plus aussi attrayant : beaucoup de réunions pour emprunter des sommes très faibles (100$, 200$…), tandis que les banques accordaient désormais des prêts bien plus importants, à des taux moindres : 1%/mois devenait un taux d’emprunt courant, moins cher que le microcrédit.

Les groupes épargne-crédit se montraient efficaces lorsque le besoin de solidarité se faisait sentir, avec chacun respectant la discipline … Mais une fois que nos microcrédits n’étaient plus assez compétitifs, les tentations de ne plus rembourser se firent sentir. 

Dans un groupe, quand une femme ne rembourse plus, la règle veut que les autres, solidairement, remboursent à sa place. Une situation acceptable lorsqu’il s’agit d’une seule personne dans un bon groupe, mais intenable pour les groupes plus précaires, ou lorsque les cas se multiplient : le groupe entier devient défaillant, refuse de rembourser, ou retarde toujours les paiements, espérant d’avoir nos équipes à l’usure. Car pour nos agents, il faut aller loin, à travers des chemins difficiles, inondés en mousson, souvent le soir – quand les paysans sont de retour des champs. 

Un soir, j’accompagnais une de ces agents du programme lors d’une sortie sur le terrain. Nous arrivions dans une petite ferme à peine éclairée, chez la chef d’un groupe épargne-crédit, afin de récupérer quelques remboursements.

Mais voilà que le mari revenait, fortement éméché après une bonne séance d’alcool de riz avec ses voisins. Furieux, il nous a menacé et appelé la police, de sorte que j’ai dû passer la soirée au poste, cherchant à expliquer notre travail de microcrédit aux policiers communaux …

Précédemment, les autorités communales s’épuisaient à nous aider à recouvrer les prêts, mais après un temps, elles commencèrent à détester ce programme qui leur posait tant de soucis. Progressivement, les autorités ont ainsi demandé la fermeture de ces programmes.

 

Changement de cap pour nos microcrédits : aider les plus fragiles

Il était hors de question de s’entêter : le programme microcrédit devait être remis complètement à plat. Nous avons notamment  abandonné le concept d’épargne hebdomadaire obligatoire et, pour faire très simple, pas d’intérêts pendant les premiers cycles. 

Et puisque la majorité des villageois avait accès aux prêts bancaires, il fallait viser seulement les très pauvres, dépourvus de tout titre de propriété. Dans les faits, ces victimes des usuriers, étaient souvent des femmes très pauvres, abandonnées par leur mari, souffrant de violences et donc psychologiquement fragiles, sans soutien d’une groupe solidaire.

Fréquemment, ces femmes n’ont aucune terre à cultiver, ou alors 10 ares tout au plus … Le toit de leur « maison », faite de bambou et de feuilles, fuit de partout. Les enfants abandonnent l’école, tout le monde a la santé fragile et on dépense beaucoup, et mal, pour se soigner.

Au lieu de toucher 30-40% des villageois, le programme de microcrédit remis au goût du jour ne concernerait alors plus que 5-10% de la population, et ne se ferait plus sous forme de groupes, la distance entre les membres étant telle qu’on ne pouvait plus espérer une solidarité suffisante entre les membres.

Le programme de microcrédit est ainsi devenu pour une bonne part, un programme social, d’aide psychologique, et de formations concrètes pour optimiser les toutes petites ressources disponibles.

 

Un renouveau couronné de succès

Ce nouveau programme correspond maintenant parfaitement aux besoins de ces femmes qui manquent la plupart du temps de bonnes connaissances techniques pour réussir un bon élevage et leurs récoltes.

En fait, on le devine, les mauvais payeurs sont ceux qui « peuvent se le permettre », ils ont d’autres recours et n’ont pas peur. Les très pauvres, au contraire, savent que le projet est leur meilleure chance, sinon la seule et dernière.

Aujourd’hui, le taux de recouvrement des prêts est de 99,9% : la preuve qu’il correspond parfaitement aux besoins des très pauvres. 

Les conseils pour la santé sont aussi très appréciés, car quand on est tombé dans la grande pauvreté, c’est quasiment toujours parce qu’un jour un enfant est tombé malade, on a dépensé une fortune pour le soigner, il a fallu vendre la vache… 

Outre des microcrédits pour financer des activités, Mekong Plus octroie aussi des sommes aux familles les plus pauvres pour financer les dépenses de scolarité. Car en effet, les frais scolaires sont exorbitants pour nos familles les plus pauvres, représentant 30% de leur budget, si ce n’est plus. Et lorsque les enfants arrêtent l’école, c’est le risque de replonger dans la grande pauvreté pour une génération encore.

 

Réduire la pauvreté au Vietnam : un chemin encore long

Le Vietnam -le Cambodge beaucoup beaucoup moins- , a une politique de réduction de la pauvreté fort volontariste.

L’Union des Femmes par exemple (branche du parti pour les femmes et le développement) offre toutes sortes d’avantages et conseils à ceux qui sont sur la liste des très pauvres : microcrédit, soins de santé, réduction des frais scolaires, voire une aide au logement. Mais attention : on peut facilement être sorti de cette liste par les autorités. 

La pression « d’en haut » pour présenter une meilleure image du pays fait que les communes trouvent mille prétextes pour déclarer que telle ou telle n’est plus pauvre. Ainsi Ms.Hoa (district de Tánh Linh) a reçu une vieille télévision noir et blanc : elle est déclarée “plus pauvre” ! Ms.Vu (district de Long My) loue une parcelle pour faire plus de paddy : “plus pauvre” ! Et n’y a aucun recours possible.

Même quand on est sur la bonne liste, les formalités sont longues et les résultats incertains.

Si on a un titre de propriété pour 20-40 ares, la banque veut bien prêter mais pas moins de 1000$ ! Il y a la bureaucratie, les « faux frais »… Alors on n’ose pas, une somme pareille, comment rembourser ? On risque de tout perdre.

Donc le succès du microcrédit aujourd’hui vient du fait qu’il propose de petits prêts : on commence à 100$ puis progressivement jusqu’à 400$, et aussi du fait qu’il est accompagné de soutien technique et de fréquentes visites avec des conseils, pas avec des menaces ! Le but affiché n’est pas tant de récupérer les remboursements, que d’aider ces femmes à s’en sortir de manière durable, avec leurs enfants et toute leur famille.

 

Aller plus loin

Si le but du microcrédit est d’aider à augmenter les revenus, ce n’est pas toujours possible au-delà d’un certain seuil. 

Ainsi une mère seule, disposant de 5 ares pour un petit potager et un élevage de poules, va pouvoir optimiser son potager, réduire la mortalité de son élevage au mieux… mais après ? On arrive aux limites physiques de ses ressources. : Elle est payée 7-8$/jour. Le microcrédit ne peut rien y changer.

Tant qu’on peut trouver un moyen pour augmenter les revenus, il faut le faire, et les agents du projet donnent tous les conseils et formations nécessaires. Mais il arrive un moment où on ne sait plus comment faire pour accroître la production et les bénéfices de la petite ferme. 

Le critère pour continuer à aider cette femme devient alors : remboursera-t-elle ? On lui donnera la souplesse pour éviter les catastrophes, du moment que, in fine, elle arrive à rembourser. 

Mais Mekong Plus ne s’arrête pas là : au-delà d’aider à développer une activité économique, microcrédit peut revêtir d’autres formes, notamment lorsqu’il faut payer l’école des enfants. Il s’agit en effet d’une somme très importante : souvent 200$, ou plus. Grâce au microcrédit,  cette dépense peut être étalée dans le temps. Autrement, le seul recours est l’usurier, qui prête à 10%/mois !

Nous sommes confiants et faisons preuve d’empathie, les villageoises le savent, et remboursent dès qu’elles le peuvent. Alors, nous continuons les microcrédits en pensant aussi beaucoup aux enfants. De leur santé et de leur éducation dépend l’avenir de ce ménage, durablement. Et l’impact psychologique et social de nos visites est important. « Nos visites à ces villageoises sont trẻs utiles. En fait ce sont souvent les seuls moments où elles peuvent partager leurs soucis, trouver du réconfort et réfléchir avec nous à des solutions ».

 

Conclusion

Ces histoires, entre défis et succès, révèlent l’impact durable du microcrédit sur la vie des femmes et des familles les plus vulnérables.

Si vous souhaitez contribuer à cette transformation positive, nous vous invitons à explorer davantage en consultant notre page dédiée à notre programme de microcrédits ou encore en finançant un microcrédit parmi les projets sélectionnés par Mekong Plus. 

Rejoignez-nous dans cette démarche pour favoriser le progrès économique et social au Vietnam et au Cambodge. Chaque geste compte, chaque soutien fait la différence.

 

Bernard Kervyn

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